Penseurs, théologiens et philosophes
Penseurs, théologiens et philosophes
Fadiey Lovsky (1914-2015)
Né à Paris de parents russes d’origine orthodoxe, mais non pratiquants, fuyant le tsarisme, il rencontre le Christ à travers des camps de jeunes protestants par l’exemple et l’enseignement de pasteurs. Baptisé à l’âge de vingt ans en 1934, il sera dès lors sensible au protestantisme pentecôtiste incarné par la figure du pasteur Louis Dallière. On dit aussi que la parabole de l’aveugle-né (Jean, 9) a joué un rôle dans sa conversion. Chacun se rappelle que, dans cette parabole, Jésus répond à la question de l’origine du mal de cet homme : « … c’est pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui ».
Son engagement
Il est et restera professeur d’histoire dans l’enseignement secondaire pendant toute sa carrière, ce qui, disait-il, lui laissait du temps pour ses études bibliques. Il est très tôt interrogé par l’existence douloureuse du peuple juif à travers les âges, signe pour le monde et singulièrement pour l’ensemble des Églises. C’est ainsi qu’il est l’un des premiers historiens et théologiens chrétiens après la Shoah à écrire un ouvrage important : Antisémitisme et Mystère d’Israël [1]. Ce livre est en quelque sorte le pendant théologique du livre de Jules Isaac Jésus et Israël paru quelques années plus tôt. Il y fait le procès de la « théorie de la substitution » (il parlait lui-même plus volontiers de « théorie du rejet ») qui a dominé la doctrine de l’Eglise pendant des siècles et selon laquelle cette dernière serait devenue le Verus Israël, rejetant la première Alliance dans l’oubli et le mépris. En lien justement avec Jules Isaac et Edmond Fleg, il co-fonde l’Amitié Judéo-Chrétienne de France en 1948. Il dirige aussi dès 1947 les Cahiers d’Études Juives – expression très audacieuse à l’époque – de la revue protestante Foi et Vie, et la même année devient le premier secrétaire, puis le président de 1980 à 1986, de la commission « Église et peuple d’Israël » de la Fédération protestante de France.
Ses intuitions
L’une de ses grandes intuitions est que si chaque Église porte en priorité sa recherche sur sa racine sainte, vétéro-testamentaire, c’est-à-dire juive, en suivant la recommandation de saint Paul dans son Épître aux Romains (9-11), chaque Église aura à partir de là une relation renouvelée avec les autres Églises. Cette intuition s’inscrit dans le droit fil de la pensée du cardinal Béa et du père Dupuy. Son autre grand livre qui en porte la trace vive est La déchirure de l’absence, avec son sous-titre, Essai sur les rapports de l’Église du Christ et du peuple d’Israël[2], et particulièrement son chapitre : « Le peuple d’Israël, pivot œcuménique du peuple de Dieu ». Il enjoint à chaque chrétien de penser conjointement la relation avec les autres Églises et celle avec ses frères juifs. Par ailleurs, l’auteur se montre préoccupé par la dégradation des rapports entre Juifs et Chrétiens à la suite du conflit israélo-arabe et produit une intéressante analyse chrétienne du sionisme.
Avant sa mort, il avait réuni dans plusieurs classeurs des feuillets qu’il avait intitulés Notules bibliques[3]. Retrouvées par sa fille après son décès, elles ont été publiées en 2020. L’auteur y transmet sa lecture originale de 233 péricopes bibliques du Premier et du Second Testament. Fruit d’une foi vivante, ces brefs commentaires, faciles d’accès, peuvent être lus au quotidien, à l’image des livres de piété qui donnent un viatique pour la journée. Au fil de la lecture, on découvrira des interprétations qui renouvellent notre compréhension du lien existentiel entre la foi juive et la foi chrétienne.
Frère Pierre Lenhardt (1927-2019)

Photo NDS
Pierre Lenhardt nait à Strasbourg mais il passe son enfance et son adolescence au Maroc. Il termine ses études supérieures à l’École des hautes études commerciales (HEC) en 1950. Puis il se lance dans la vie professionnelle pendant une douzaine d’années avant de s’apercevoir que ce n’est pas le véritable sens qu’il entend donner à a vie.
En 1963, il devient le Frère Pierre Lenhardt, religieux de Notre-Dame de Sion. Après un mémoire de maîtrise en théologie à l’Institut Catholique de Paris en 1970 sur le thème : Conditions de légitimité d’un témoignage chrétien auprès des Juifs, il étudie à l’Université hébraïque de Jérusalem où il obtient un master d’études talmudiques. Il enseigne ensuite à Jérusalem, au Centre chrétien d’études juives qu’il a fondé et dirigé, et à l’École Biblique. Il enseigne également dans de nombreux instituts à travers le monde. Il témoigne de sa démarche à l’École cathédrale de Paris le 9 mai 2006 en ces termes : « En réalité, je me suis rendu compte que ma seule possibilité de légitimer le témoignage était de plonger dans l’océan du Talmud, d’écouter son immense musique, d’entendre alors et de faire entendre ses résonnances possibles avec la foi chrétienne »
Ses écrits
Il nous a laissé plusieurs ouvrages[4], dont le premier, La Torah orale des Pharisiens. Textes de la tradition d’Israël est un supplément aux Cahiers d’Évangile (n°73).
Une vie chrétienne à l’écoute d’Israël[5] est son autobiographie qu’il rédige sous la pression de ses proches, publiée à titre posthume en 2021.
Il souligne dans tous ces écrits la valeur de l’étude pour les chrétiens, sur le modèle du Talmud-Torah des Juifs. A partir du « si grand patrimoine spirituel, commun aux chrétiens et aux juifs » dont il est question dans la déclaration conciliaire Nostra Aetate, il fait connaître aux chrétiens ce qu’il a entendu de ses maîtres juifs concernant la recherche de Dieu, sa présence, le renouvellement (hiddush) de l’Alliance dans le judaïsme rabbinique, la résurrection à partir de la tradition pharisienne et l’attachement à la Terre d’Israël.
A la fin de l’année 2017, il expliquait dans un entretien au journal Paris-Notre-Dame : « Ce n’est pas au judaïsme comme tel que j’ai consacré ma vie, mais à la Parole de Dieu qui parle à travers la tradition d’Israël ». Et il ajoutait : « Nous, chrétiens, avons fondamentalement besoin des juifs. Et plus encore que le dialogue, l’étude des textes juifs est essentielle pour enrichir notre propre vie chrétienne ».
C’est effectivement sa grande originalité au sein du dialogue judéo-chrétiens : privilégier l’étude des textes et, bien sûr, leur écoute.
Emmanuel Levinas (1906 – 1995)
Emmanuel Levinas naît à Kaunas, dans l’Empire russe auquel était rattachée la Lituanie à l’époque., Il reçoit une éducation juive traditionnelle. La famille parle yiddish, lituanien et russe, auxquels il convient d’ajouter l’hébreu. Le jeune Levinas est donc polyglotte dès l’enfance. Durant ses années de lycée, il lit les grands écrivains russes, notamment Pouchkine, Lermontov, Tolstoï et aussi Dostoïevski, dont il répétait souvent cette phrase extraite des Frères Karamazov : « Chacun est responsable de tout devant tous, et moi plus que tous les autres » qui résume assez bien la ligne directrice de sa pensée.
En 1923, il se rend en France pour y étudier la philosophie. Il y restera jusqu’en 1927 et rencontre Maurice Blanchot avec lequel il entretiendra une profonde amitié.
En 1928, il est en Allemagne, à Fribourg-en-Brisgau, où il est élève d’Edmond Husserl, le célèbre phénoménologue, puis de Martin Heidegger.
Il y fait l’apprentissage de la phénoménologie[6], qui le marquera profondément.
Après sa thèse de doctorat, il suit les cours, à Paris, de Léon Brunschvicg ainsi que ceux d’Alexandre Kojève sur Hegel et assiste aux rencontres philosophiques de Gabriel Marcel. Emmanuel Levinas est et restera fondamentalement un philosophe.
Il obtient la nationalité française en 1931 et se marie l’année suivante avec Raïssa Levi
De 1933 à 1939, il œuvre à l’Alliance israélite universelle (AIU).
La guerre
Sous-officier de réserve, il est mobilisé à la déclaration de guerre de 1939 en tant qu’interprète de l’armée pour le russe.
Dès 1934, il avait publié son premier article dans la revue Esprit, article dans lequel il expliquait que l’émergence du concept de race supérieure, au fondement de la philosophie « primaire » de l’hitlérisme, était une réaction à l’autonomie de la raison portée par les modernes, comme à l’idéal chrétien du détachement de l’âme par rapport au corps. Neuf mois plus tard, il est fait prisonnier de guerre à Rennes puis envoyé dans un Stalag près de Hanovre et le restera pendant toute la durée de la guerre. Ainsi, il échappera à la déportation dans les camps d’extermination alors que presque toute sa famille restée en Lituanie sera massacrée par les nazis.
Sa femme et sa fille, quant à elles, ont pu se réfugier chez les sœurs de Saint-Vincent -de-Paul, près d’Orléans. Il est probable que ce fait a joué un rôle dans sa position de plus en plus ouverte vis-à-vis du christianisme dans son œuvre. Il écrira au Stalag ses Carnets de captivité et l’essentiel de son premier livre publié en 1947 : De l’existence à l’existant.
Sa recherche
De retour en France à la libération, il trouve à Paris le soutien actif de membres de la communauté académique comme Jean Wahl, fondateur du Collège philosophique qui est aussi son éditeur. Il enseigne à l’École normale israélite orientale (ENIO) de Paris, dont il devient le directeur à l’instigation de René Cassin. Cette école forme les enseignants de l’AIU dont il est par ailleurs le secrétaire. Il occupera cette fonction pendant 34 ans, tout en poursuivant une carrière universitaire à partir de 1964.
C’est à cette époque qu’il commence à étudier le Talmud sous la houlette d’un rabbin philosophe et talmudiste. Malgré sa prédilection pour ce domaine, Emmanuel Levinas ne se prétendra jamais « talmudiste » mais « amateur, avec toute la connotation amoureuse du terme ».
Il écrit dans Éthique et infini[7],: « La politique doit pouvoir être contrôlée et critiquée à partir de l’éthique ». A cet égard, il se montrera particulièrement exigeant par rapport à l’État d’Israël qui ne devait pas à ses yeux devenir un État comme les autres. Il avait écrit dans Difficile liberté[8], vingt ans plus tôt : « Ce n’est pas parce que la Terre sainte prend la forme d’un État qu’elle se rapproche du règne messianique. Mais c’est parce que les hommes qui l’habitent entendent résister aux tentations de la politique. »
Cependant, Emmanuel Levinas n’adhère pas à la philosophie politique du sionisme. A ses yeux, l’enracinement dans une terre n’efface pas l’autre grande tradition dans la mémoire juive, liée à l’expérience millénaire de l’exil.
Emmanuel Levinas est mort le 25 décembre 1995, pendant les fêtes de Hanoucca.
Colette Kessler (1928-2009)

Colette Kessler est une universitaire qui a consacré sa vie à transmettre le judaïsme à des enfants et adultes juifs. Diplômée de l’Institut international d’études hébraïques, elle a été directrice des cours d’enseignement religieux à l’Union libérale israélite de France (ULIF) de 1950 à 1977, puis au Mouvement juif libéral de France (MJLF), qu’elle co-fonde avec le rabbin Daniel Fahri, de 1977 à 1988.
Ses enseignements
Cette femme de conviction est une pionnière du dialogue judéo-chrétien. Se mettant à l’écoute du renouveau d’intérêt du monde chrétien pour l’environnement juif de Jésus, les sources juives du christianisme et le judaïsme dans sa pérennité, elle y travaille pendant plusieurs décennies, notamment aux côtés du prêtre dominicain Bernard Dupuy, alors premier secrétaire du Comité épiscopal pour les relations avec le Judaïsme, et du pasteur Michel Leplay.
Elle fait connaître également le judaïsme et la tradition juive à des non-juifs, chrétiens et musulmans, et devient membre de la Fraternité d’Abraham, fondée pendant la guerre des Six Jours en 1967 pour témoigner de la volonté de dialogue entre les trois religions du Livre.
Elle enseigne aussi longtemps l’exégèse juive des textes du Premier Testament en milieu chrétien, au sein du Service d’Information et de documentation Juifs-Chrétiens (SIDIC). Elle se situe dans la lignée des principaux acteurs du dialogue judéo-chrétien du côté juif comme Edmond Fleg et Jules Isaac.
Vice-présidente de l’Amitié Judéo-Chrétienne de France (AJCF) de 1977 à 2009, elle œuvre pendant tout ce temps au rapprochement interconfessionnel en écrivant des articles, en faisant des conférences et en organisant des sessions d’études, de préférence dans les monastères. Dans La Reine qui ne craignait que Dieu : histoire d’Esther[9], elle explique l’origine de ce texte biblique, sa signification et le contexte historique dans lequel il se situe, mais aussi la longue suite de persécutions du peuple juif qu’il préfigure et la fête de Pourim (Les sorts) qu’il inaugure.
Pour toutes ses actions, elle reçoit le Prix de l’AJCF en 1990, et le Prix des Écrivains croyants d’expression française pour son livre L’Éclair de la Rencontre. Juifs et Chrétiens : ensemble, témoins de Dieu[10].
Dans Dieu caché, Dieu révélé : essais sur le Judaïsme[11], elle nous conduit à la rencontre du Buisson ardent, fruit d’une méditation approfondie auprès d’une communauté monastique. Le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, le Dieu de Jésus-Christ, s’y révèle tout à la fois dans sa proximité et dans son mystère. Dévoilement et retrait qui scandent l’histoire du peuple juif, que ses fêtes ne cessent de célébrer et ses Écritures de méditer. Comme s’écrie le verset d’Isaïe : « Mais pour sûr, tu es un Dieu qui se tient caché, Dieu d’Israël, celui qui sauve » (Isaïe, 45,15 dans la traduction œcuménique de la Bible).
[1] Éditions Albin Michel, 31 décembre1954-1 janvier 1955
[2] Calmann-Lévy, 1 janvier 1971
[3] Éditions Parole et Silence
[4] À l’écoute d’Israël, en Église ; L’Unité de la Trinité. À l’écoute de la tradition d’Israël , Parole et silence
[5] Parole et silence, Amitié judéo-chrétienne de France, mai 2021
[6] doctrine philosophique suivant laquelle il faut examiner les choses et les êtres de la manière dont ils apparaissent devant moi
[7] Fayard, coll. l’Espace intérieur, 5 mai 1982
[8] Albin Michel,1963
[9] Éditions Gallimard/jeunesse, 1995
[10] Éditions Parole et Silence, 2004
[11] Posthume, éditions Parole et silence, 2011
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