L’affaire du carmel d’Auschwitz

L’affaire du carmel d’Auschwitz

Entrée d'Auschwitz 1

Entrée d’Auschwitz 1

Lorsqu’en 1984, huit religieuses carmélites s’installent dans un bâtiment à l’intérieur du camp d’Auschwitz-Birkenau pour prier pour tous ceux qui ont vécu en ces lieux, qu’ils aient été victimes ou qu’ils aient été bourreaux, se doutent-elles qu’elles enclenchent une crise qui durera une dizaine d’années et menacera les relations entre l’Église catholique et les Juifs ? De nombreux aspects sont à prendre en compte.

Ses enjeux ne furent pas vraiment compris sur le moment par les Chrétiens (polonais et européens) et suscitèrent de nombreux clivages en leur sein. La prise de conscience du rôle des Églises pendant la Shoah n’était pas encore très vive. En revanche, l’indignation de la communauté juive devant ce qu’elle considérait comme une récupération du génocide juif par l’Église catholique, « une christianisation de la Shoah » ne tarda pas à s’exprimer et il fallut l’intervention de plusieurs cardinaux pour éviter l’irrémédiable entre les deux communautés.

Le 14 novembre 1984, le maire d’Oswiecim (Auschwitz) remet aux religieuses un bâtiment et un terrain en usufruit perpétuel sans aucune désapprobation des autorités civiles locales ou du gouvernement polonais. Cette décision était contraire au statut décidé par l’Unesco en 1979 de patrimoine mondial de l’humanité pour ce lieu. Pourtant, elle passa inaperçue.
Mais, en mai 1985, une collecte de fonds lancée par l’association catholique Aide à l’Eglise en détresse (AED) révèle que des carmélites se sont installées l’année précédente dans les anciens locaux du théâtre d’Auschwitz qui servait aux nazis pour entreposer le gaz Zyklon B et les effets des détenus : ce fut le détonateur.

Du côté juif, cette installation est vécue comme une profanation puisque Dieu a été nié en ce lieu qui doit rester en état de désolation, sans trace de vie ni de prière ; dans l’optique chrétienne, la Croix du Christ est victorieuse de la souffrance et de la mort, ce qui justifie l’installation d’un centre de prière là où la mort l’a emporté.
Toutefois, dans le monde catholique, certains ecclésiastiques expriment également leur désaccord, parmi lesquels Mgr Decourtray qui déclare à Radio-France le 6 décembre 1985 : « Pour ma part, je ferai tout pour que l’on respecte le peuple juif partout, y compris à Auschwitz  ».

Deux conférences ont lieu à Genève, en juillet 1986 puis en février 1987, réunissant des personnalités juives et catholiques, dont les cardinaux Francizek Marcharski, archevêque de Cracovie, Jean-Marie Lustiger et Albert Decourtray, le grand-rabbin de France René-Samuel Sirat, et la présidente de l’Union des communautés juives italiennes (UCEI). Dans une déclaration commune intitulée Zakhor, souviens-toi, ces participants rappellent qu’Auschwitz-Birkenau est le lieu symbolique de la Solution finale. Ils suggèrent que les religieuses emménagent dans un centre d’information et de prière qui sera construit à l’extérieur du camp. Toutefois, les carmélites refusent de quitter les lieux.
S’ajoute la question d’une croix monumentale dressée pour la première visite du pape Jean-Paul II à Auschwitz 1979. Les religieuses sous-louent le terrain à une association qui engage diverses procédures pour maintenir la croix en place. La controverse s’envenime au cours de l’année suivante.

En mai 1989, 300 militants sionistes manifestent devant le carmel pour exiger sa fermeture ; en juillet, une dizaine de Juifs américains investissent la clôture du carmel et sont chassés par des ouvriers polonais aidés par des habitants ; en août, le clergé polonais annonce que le

Auschwitz 1 camp de concentration

Auschwitz 1 camp de concentration

nouveau couvent qui doit accueillir les religieuses en bordure du camp ne sera terminé que dans huit ans. Avec le soutien du cardinal Decourtray et de l’ensemble des organisations juives, Maître Théo Klein, président du Conseil représentatif des Juifs de France (CRIF), en appelle au Pape tandis que le cardinal Glemp, archevêque de Varsovie, demande la renégociation des accords de Genève. Le lendemain, les cardinaux Decourtray, Lustiger et Daneels signent un communiqué déclarant que les engagements souscrits doivent être tenus.

Il faudra l’intervention du Saint Siège, le 18 septembre 1989, en faveur des accords de Genève pour détendre provisoirement la tension. Mais les religieuses persistent dans leur refus de quitter les lieux. Ce n’est que quatre ans plus tard, le 9 avril 1993, que la décision de Rome sera sans appel : accepter le déplacement ou retourner dans leur monastère d’origine. Les carmélites acceptent enfin de déménager. L’affaire du carmel n’est pas pour autant terminée… Reste le problème de la croix qui doit être également transférée. Si l’épiscopat polonais dans son ensemble dénonce « l’instrumentalisation de la croix » par certains prélats comme Mgr Glemp, l’opinion publique polonaise réclame son maintien sur les lieux. En 1998, des Polonais ajoutent 152 nouvelles croix sur les lieux en mémoire des 152 prisonniers polonais qui auraient été exécutés par les nazis. Elles seront retirées l’année suivante. La question est donc officiellement réglée, mais pour les Juifs, elle reste un point douloureux d’incompréhension, voire de suspicion vis à vis de l’Église, incompréhension nourrie par ailleurs par la béatification du père Kolbe (en 1982) et celle d’Édith Stein (en 1987).
Il est important de replacer cette affaire du carmel dans son contexte historique, politique et religieux. La symbolique d’Auschwitz n’est pas la même pour les Polonais et pour les Juifs car l’histoire de la seconde guerre mondiale a été considérablement déformée en Pologne pour les besoins d’une propagande communiste soviétique qui a imposé un récit national fallacieux, renforcé par un antisémitisme polonais séculaire.  La revendication juive sur ces lieux fut interprétée par les Polonais comme une volonté juive de les déposséder et d’ignorer leur souffrance. Lorsqu’éclate l’affaire, l’amélioration des relations entre juifs et chrétiens au niveau institutionnel n’en est qu’à ses débuts. Elle contribue à faire reconnaître aux chrétiens qu’Auschwitz est un lieu qui concerne avant tout les Juifs et les incite à mesurer l’ampleur de leur douleur sans pour autant nier celle des autres. « Auschwitz ne doit-il pas […] conduire l’Église à s’interroger sur elle-même et sur la Shoah, et sur le destin des Juifs dont nous refusons de croire qu’il soit de témoigner par leur malheur de la victoire de la Croix ? », s’interroge Ady Steg, qui, outre sa carrière médicale éminente, occupa d’importantes responsabilités au sein de la communauté juive française.

Elle s’inscrit aussi dans une histoire déjà longue.
Dès 1983, la visite d’Auschwitz avait poussé les cardinaux Lustiger et Decourtray à publier un communiqué où s’exprimait une intention de repentance devant ce drame insoutenable survenu en terre chrétienne.
À l’occasion de la commémoration du cinquantenaire de la libération des camps, l’épiscopat allemand a abordé franchement le douloureux silence des catholiques allemands en 1938 et a tiré la leçon de la Shoah : « Auschwitz nous confronte, nous Chrétiens, aux questions suivantes : comment nous situons-nous vis-à-vis des Juifs ? Notre comportement à leur égard correspond-il à l’esprit de Jésus-Christ ? » Les évêques polonais ont aussi solennellement reconnu que la muséographie d’Auschwitz (en refonte depuis 1990) n’avait pas rendu compte de la réalité de la Shoah et qu’elle avait au contraire dissimulé la catastrophe juive. De leur côté, les Églises de Hongrie ont souligné leur co-responsabilité, reconnaissant que les croyants, par faiblesse, ont laissé déporter et exterminer un grand nombre de leurs concitoyens juifs et ont imploré le pardon pour cette catastrophe.

La déclaration lue à Drancy au nom des évêques de France, le 30 septembre 1997, par Mgr Olivier de Berranger, a demandé pardon pour la défaillance de l’Église de France et sa responsabilité envers le peuple juif.

Enfin, dans un document de 1998, Nous nous souvenons. Une réflexion sur la Shoah, le Saint Siège rappelle que des préjugés anti-juifs enracinés dans les esprits et les cœurs de certains Chrétiens les auraient rendus moins sensibles ou même indifférents aux persécutions dirigées contre les Juifs par les nazis. La crise provoquée par l’installation du carmel d’Auschwitz est aujourd’hui considérée comme appartenant au passé.  Elle a montré que le dialogue entre juifs et chrétiens requiert amour et patience dans l’espérance.

Pour découvrir les acteurs: 10.CarmelAuschwitz