Édith Stein

Édith Stein, en religion sœur Thérèse-Bénédicte de la Croix, nait à Breslau, dans une famille juive de sept enfants le jour de Kippour (Le grand Pardon). Elle passe par une phase d’athéisme ou en tout cas d’agnosticisme pendant son adolescence.

Étudiante en philosophie, elle est la première femme à présenter une thèse dans cette discipline en Allemagne, puis est la collaboratrice du philosophe allemand Edmund Husserl, le fondateur de la phénoménologie. Sa découverte de la phénoménologie est importante pour comprendre son cheminement vers la foi.
En effet, celle-ci consiste à laisser venir dans son monde intérieur les impressions venues de l’extérieur et à les transformer en une synthèse qu’Édith Stein a souvent appelé « son secret » dans son autobiographie Vie d’une famille juive.

Elle s’intéresse aussi beaucoup aux questions concernant les femmes. Elle est la première femme devenue docteur en philosophie en Allemagne et la première à avoir demandé officiellement que les femmes soient admises à présenter une habilitation au professorat. Sa candidature refusée , elle fonde alors une académie privée et accueille une trentaine d’auditeurs chez elle. Elle poursuit sa réflexion en publiant Étude sur l’État, où elle décrit les différentes notions d’individu, de communauté, de masse et d’État en s’opposant à l’idéologie du national-socialisme allemand, ainsi qu’aux idéologies marxistes.

En 1919, elle découvre les Exercices spirituels d’Ignace de Loyola et étudie L’École du christianisme de Kierkegaard et Les Confessions de Saint Augustin. Le spectacle d’une femme entrant dans la cathédrale à Francfort-sur-le-Main pour faire une courte prière la bouleverse. Mais le rayonnement moral de la veuve de l’un de ses amis, Adolph Reinach, mort au front en 1917, sera l’élément le plus déterminant de sa conversion. Dans le cercle des phénoménologues, celles-ci se sont multipliées quand elle opte définitivement pour la foi catholique en août 1921. Quelques semaines auparavant, elle avait lu chez des amis, le Livre de la vie de sainte Thérèse d’Avila, par elle-même qui répondait aux problèmes existentiels et philosophiques qu’elle se posait. Décidée à « vivre vers l’intérieur et non vers l’extérieur », elle y découvre un monde infini qui n’est autre que le Château de l’âme décrit par sainte Thérèse. Elle en fait une lecture sapientielle comme s’il s’agissait d’une parole qui lui était adressée personnellement. Dès lors, elle comprend que la vérité qu’elle a tant poursuivie dans la philosophie est une personne et que cette personne est amour. A partir de ce moment-là, elle veut devenir carmélite.

Vocation

Comme préparation à son baptême, elle écrit en 1921 un essai intitulé Liberté et grâce où elle affirme que « le don de soi [à Dieu] est l’acte le plus libre de la liberté ». Elle reçoit le baptême au sein de l’Église catholique le 1er janvier 1922, fait sa première communion le lendemain et est confirmée le 2 février par Ludwig Sebastian, évêque du diocèse de Spire. Elle veut entrer tout de suite dans l’Ordre du Carmel, mais son père spirituel le lui déconseille et lui demande d’enseigner l’allemand et l’histoire au lycée et à l’école normale féminine du couvent des Dominicaines de la Madeleine de Spire. Elle se plonge ainsi dans la pédagogie tout en essayant de vivre ses journées comme une religieuse. Elle décide de traduire en allemand les œuvres du cardinal Newman et les écrits de saint Thomas d’Aquin.

L’Église catholique ayant choisi la philosophie de ce dernier comme doctrine officielle, elle tente à cette occasion de confronter la philosophie catholique traditionnelle à la philosophie moderne. Dès 1926, on la sollicite pour des conférences. Elle en fera plus de trente à travers l’Allemagne. Nombre de celles-ci portent sur la place de la femme dans la société et dans l’Église. Elles ont été regroupées en français dans un premier recueil[1]. Elle y développe une théologie spécifique à la condition féminine qui était quasiment inexistante dans l’enseignement catholique à l’époque. Jean-Paul II la reprendra à son compte dans sa lettre apostolique Mulieris dignitatem (La dignité de la femme).
Elle termine son activité d’enseignante à Spire et trouve un poste à l’Institut des sciences pédagogiques de Münster géré par l’enseignement catholique.
Très vite après la prise du pouvoir par les nazis, les lois allemandes interdisent aux femmes et aux juifs l’enseignement dans les universités.
Elle décide alors d’écrire au pape Pie XI pour demander une prise de position claire de l’Église contre ce qu’elle nomme « l’idolâtrie de la  race». Cette condamnation du nazisme interviendra avec l’encyclique Mit brennender Sorge (Avec une brûlante inquiétude) de 1937.

Elle redemande alors à l’archi abbé Walzer de Beuron de pouvoir entrer au Carmel, ce qui se concrétisera le 15 octobre 1933, jour de la fête de sainte Thérèse d’Avila. Elle prend l’habit le 14 avril 1934, sous le nom de sœur Thérèse-Bénédicte de la Croix, et ses supérieures l’encouragent bientôt à reprendre ses travaux philosophiques, ce qu’elle fera en poursuivant ses études sur Puissance et Acte jusqu’en 1939.
L’ensemble de ses travaux ne pourra cependant pas être publié en raison des lois anti-juives du Troisième Reich. Le 21 avril 1938, elle prononce ses vœux définitifs et obtient l’autorisation de partir au carmel d’Echt, aux Pays-Bas. Sa sœur Rosa, qui s’est convertie elle aussi au catholicisme, l’y rejoindra un plus tard.

Elle est inscrite auprès des services de l’immigration néerlandais en tant que juive. Le 9 juin 1939, elle rédige son testament, dans lequel elle « implore le Seigneur de prendre sa vie » pour la paix dans le monde et le salut des juifs. L’annexion des Pays-Bas par l’Allemagne nazie conduit à une situation de plus en plus difficile. Néanmoins elle continue d’écrire. À l’occasion du quatre-centième anniversaire de la naissance de saint Jean de la Croix, elle entreprend l’étude de sa théologie mystique et écrit un livre, Scientia Crucis (La science de la Croix), dans lequel elle fait une synthèse de la pensée du carme espagnol avec sa propre étude sur la personne humaine.

Parallèlement, elle cherche à quitter les Pays-Bas pour la Suisse afin de vivre sa foi sans la menace des nazis. Ses démarches restent sans succès car elle est privée du droit d’émigrer. Les évêques néerlandais décident de condamner les actes antisémites par la lecture d’une lettre pastorale dans les églises le 26 juillet 1942. Par mesure de répression, un décret du 30 juillet 1942 conduit à l’arrestation de 1 200 « Juifs de religion catholique » dont elle fait partie avec sa sœur Rosa. Elle lui aurait dit : « Viens, nous partons pour notre peuple ». À l’aube du 7 août, elles font partie d’un convoi de 987 juifs qui part pour Auschwitz où elles sont assassinées deux jours plus tard dans une chambre à gaz.

Sa vision des relations entre le judaïsme et le christianisme la conduira à se réapproprier progressivement ses racines juives et à exprimer sa foi chrétienne d’une manière originale. Elle considère que Jésus de Nazareth est un juif pratiquant, comme ses disciples des premiers temps. A ses yeux, l’Église doit rester pleinement consciente de cet enracinement et doit être solidaire du peuple juif persécuté comme elle l’explique dans La Prière de l’Église.

En cela, l’œuvre d’Édith Stein est prophétique ; elle annonce les avancées du Concile Vatican II et de l’amitié entre Juifs et chrétiens qui suivra.
Elle est béatifiée par l’Église catholique en 1987 puis canonisée en 1998. Elle est la première juive convertie à être déclarée sainte.  Ce statut fut au cœur d’une importante polémique qui troubla fortement les relations entre juifs et chrétiens. Pour quelles raisons ?
Pour qu’une personne soit béatifiée dans l’Église catholique, il convient qu’une « déclaration sur l’héroïcité des vertus » soit acceptée, puis qu’il y ait reconnaissance d’un miracle ou sinon que la personne soit morte en martyr dans la foi catholique. C’est sur ce point que s’engagea la polémique.
Pouvait-on en effet affirmer qu’Édith Stein « fut tuée par haine de la foi » ?
S’appuyant sur l’histoire des relations entre les Églises de Hollande et les nazis, certains voulurent conclure qu’Édith Stein avait été arrêtée puis assassinée par représailles des Allemands et par haine de l’Église catholique.
Certes, mais, d’autres comme le cardinal Lustiger, aidé du Père Dupuy et du Père Dujardin, insistèrent sur le fait que la cause première de sa mort résidait dans le fait qu’elle était juive, et que jamais Édith Stein n’avait renié ou dévalorisé son appartenance au peuple d’Israël.

Le pape Jean-Paul II, dans son discours de béatification, dit clairement qu’Édith Stein était morte « en fille d’un peuple lui-même martyrisé »…  « en fille d’Israël glorifiant son saint Nom, et en même temps en sœur Bénédicte de la Croix et pour la croix »
La béatification d’Édith Stein, n’en resta pas moins problématique pour de nombreux juifs, dans un contexte difficile : controverse au sujet du carmel d’Auschwitz, canonisation de Maximilien Kolbe.

Les points de vue divergeaient sur plusieurs points.

Là où l’Église catholique rendait hommage à Édith Stein comme « symbole de la résistance spirituelle » du christianisme au nazisme, le judaïsme craignait que soit niée la réalité que furent la Shoah et l’extermination du peuple juif, et déplorait toute tentative de « christianisation » de la Shoah.
Lorsque l’Église catholique considérait la sainteté d’Édith Stein comme un appel à la conversion de chaque catholique – et non des juifs-, le judaïsme voyait, dans le choix de sanctifier une femme juive qui s’était convertie au catholicisme, un rappel des conversions de masses forcées qui se sont produites pendant des siècles.
Enfin quand, pour l’Église catholique, Édith Stein, juive jusqu’au bout, avait uni sa mort à celle du Christ et de ce fait l’avait offerte comme un sacrifice pour la rédemption de l’humanité, cette vision théologique n’avait pas de sens pour le judaïsme et encore moins s’agissant des souffrances et de la mort des juifs pendant la Shoah. Même les termes adoptés par le pape Jean-Paul II de « morte en martyr pour la sanctification du Nom » n’auraient de sens dans le judaïsme que si le martyr avait eu le choix : était-ce le cas pour les martyrs de la Shoah ? N’aurait-il pas été plus juste de dire qu’elle avait « accepté avec courage sa mort, mais « à double titre » : à la fois en tant que juive et aussi dans le Christ, à l’ombre de la croix » ? [2]

Les relations sont aujourd’hui apaisées et Édith Stein est une figure importante dans le dialogue juifs-chrétiens.

Pour elle il n’y avait aucune rupture entre judaïsme et christianisme, et en cela elle est un modèle pour la compréhension de ce lien spirituel vital exprimé par Nostra Aetate. « Elle a su en son cœur que la fidélité au Christ serait en totale solidarité avec ceux de sa chair, avec ceux de la chair du Christ (…) et rappelle à l’Église qu’elle ne peut oublier le peuple de son origine (…) sans tomber dans un oubli qui devient très vite négation et dénégation »[3]  C’est la condition de la fidélité au Christ.
Le pape Jean-Paul II affirmera dans l’homélie de sa béatification le 1er mai 1987 à Cologne qu’il n’y a pas de contradiction pour Édith Stein dans sa foi : « Pour Édith Stein, le baptême chrétien n’était pas une façon de rompre avec son héritage juif. Tout au contraire elle déclara : « J’avais abandonné la pratique de la religion juive dès l’âge de quatorze ans. Mon retour à Dieu me permit de me sentir à nouveau juive ».

Poursuivre la lecture :

[1] La Femme et sa destinée, 1956, Amiot-Dumont
[2]Yael Hirsch, « Édith Stein, une sainte controversée« , in Conserveries mémorielles 14, 2013, §20.
[3] P. Michel de Goedt, « Argumentation pour la béatification d’Edith Stein », cité par D. Delmaire, « Béatification et canonisation d’Edith Stein Entretien avec le père Jean Dujardin », in Revue d’Histoire de la Shoah 192 (1), 2010,  p. 350.