Jean-Paul II

Jean-Paul II

Dans un ouvrage publié aux éditions du Cerf en 2022, la Conférence des Évêques de France a rassemblé tous les textes et les discours de Saint Jean-Paul II ayant trait au dialogue judéo-catholique.

Comme le souligne le Pape François dans sa préface : « Ne serait-ce qu’en raison de son expérience personnelle, il lui tenait à cœur d’améliorer les relations avec le judaïsme.

Karol Wojtila a grandi dans la ville polonaise de Wadowice, où un quart de la population était juive. Dès son enfance, il a été naturel pour lui de vivre avec ses concitoyens juifs et de participer à leur vie quotidienne. Karol Wojtila a dû affronter l’immense douleur de voir nombre de ses amis juifs exterminés lors de la Shoah ; il a fait l’expérience directe de la terreur semée par le nazisme dont les juifs furent les premières victimes.

C’est la raison pour laquelle, également en tant que pape, il a désiré instaurer des liens d’amitié avec le judaïsme et les intensifier. »

Un programme

De fait, dès le 12 mars 1979, c’est-à-dire cinq mois après son élection, le Saint Père reçoit les dirigeants des organisations juives mondiales pour insister sur la nécessité d’engager un dialogue afin de surmonter les hostilités du passé, travailler au bien de l’humanité et instaurer la paix en Terre sainte et à Jérusalem. Trois mots plus tard, il est au camp d’Auschwitz-Birkenau, où il se rend pour la première fois en tant que pape, et déclare notamment : « C’est pourquoi je viens m’agenouiller sur ce Golgotha du monde contemporain, sur ces tombes, en grande partie sans nom, comme la grande tombe du soldat inconnu » et, au sujet d’une inscription hébraïque, « Cette inscription rappelle le souvenir du peuple dont les fils et les filles étaient destinés à l’extermination totale. Ce peuple tire son origine d’Abraham, qui est le Père de notre foi (cf Rm 4,12) comme l’a dit Paul de Tarse ».

Les avancées par rapport à Nostra Aetate

Par la suite, le Saint Père tient à rencontrer la communauté juive du lieu à chacune de ses visites pastorales. Ainsi, s’adressant aux représentants de la communauté juive de Mayence le 17 novembre 1980, il a cette formule particulièrement percutante : « Quiconque rencontre Jésus-Christ rencontre le judaïsme ». Et il livre à cette occasion sa conception du dialogue judéo-catholique : « La première dimension de ce dialogue, c’est-à dire la rencontre entre le Peuple de l’Alliance, une Alliance qui n’a jamais été dénoncée par Dieu (Rm 11,29) et le Peuple de Dieu de la nouvelle Alliance, est en même temps un dialogue intérieur à notre Église, s’établissant pour ainsi dire entre la première et la deuxième partie de la Bible. … Une seconde dimension de notre dialogue… est la rencontre entre les Églises chrétiennes d’aujourd’hui et le peuple actuel de l’alliance conclue avec Moïse… Une troisième dimension de notre dialogue (est que) Juifs et Chrétiens, en tant que fils d’Abraham (sont) appelés à être une bénédiction pour le monde… dans la mesure où ils s’engagent ensemble pour la paix et la justice entre les hommes… » Les enjeux de ce dialogue sont donc d’emblée définis : union et continuité entre l’Ancien et le Nouveau Testament, actualisation de cette unité dans les temps présents et engagement commun pour la paix et la justice dans le monde.

Lors de son allocution à la synagogue de Rome quelques années plus tard, le 13 avril 1986, il ira encore plus loin : « La religion juive ne nous est pas « extrinsèque » mais, d’une certaine manière, elle est « intrinsèque » à notre religion…. Vous êtes nos frères préférés et d’une certaine manière, on pourrait dire nos frères aînés. » Une telle prise de position exclut évidemment tout antisémitisme à l’égard des juifs. Lors de sa rencontre avec les représentants de la communauté israélite de Strasbourg, le 9 octobre 1988, le Saint Père déclare : « … je répète avec vous la plus ferme condamnation de tout antisémitisme et de tout racisme, qui s’opposent aux principes du christianisme, et pour lesquels il n’existe aucune justification dans les cultures qui veulent s’y référer. »

On retrouve une profonde unité des thèmes abordés tout au long de son pontificat : Antisémitisme ; Fraternité ; Israël ; Jérusalem ; Nostra Aetate ; Racines juives de la foi chrétienne ; Shoah. On peut mesurer, d’une intervention à une autre, combien sa méditation sur ce dernier thème ne cessera de s’approfondir. Dans les homélies pour la béatification (1er mai 1987) et la canonisation (11 octobre 1998) d’Édith Stein, il affirme qu’on ne peut pas séparer Édith Stein, disciple du Christ devenue carmélite, de son appartenance à son peuple, sans faire pour autant de confusionnisme : « Au camp d’extermination, elle est morte en fille d’Israël, glorifiant son Saint Nom (le Nom du Seigneur) et en même temps en sœur Thérèse-Bénédicte de la Croix, bénie par la Croix. » La glorification du saint Nom de Dieu désigne le
kiddoush HaShem, la Sanctification du Nom, expression qui désigne dans le Judaïsme le martyre des fidèles juifs.

La vision politique

D’un autre point de vue, le préambule de l’Accord fondamental du 30 décembre 1993 (reconnaissance de l’État d’Israël par le Saint Siège) donne un fondement théologique au rapport entre les deux États en l’enracinant dans l’histoire : « […] Conscients de la nature unique des relations entre l’Église catholique et le peuple juif, du processus historique de réconciliation et de la compréhension et de l’amitié mutuelle grandissante entre les catholiques et les juifs … »

La repentance

Dans son discours aux participants au symposium sur les racines de l’antijudaïsme en milieu chrétien du 31 octobre 1997 au Vatican, qui s’inscrit dans la préparation du Grand Jubilé de l’an 2000, le Saint Père invite l’ensemble de l’Église catholique à faire le bilan du millénaire écoulé, et spécialement du XXe siècle, dans l’esprit d’un nécessaire examen de conscience, au seuil de ce qui devait être un temps de conversion et de réconciliation. Il a des paroles fortes contre ceux qui voudraient gommer l’identité juive de Jésus : « C’est pourquoi ceux qui considèrent le fait que Jésus fut juif, et que son milieu était le monde juif, comme de simples faits culturels contingents auxquels il serait possible de substituer une autre tradition religieuse dont la personne du Seigneur pourrait être détachée sans qu’elle perde son identité, non seulement méconnaissent le sens de l’histoire du salut, mais plus radicalement s’en prennent à la vérité elle-même de l’Incarnation et rendent impossible une conception authentique de l’inculturation.»

La mémoire

Un autre type de textes doit retenir notre attention. Ainsi, dans la lettre poignante qu’il adresse le 30 mars 1989 à son ami juif d’enfance, Jerzy Kluger, à l’occasion de l’inauguration d’une plaque commémorative à la mémoire des Juifs de Wadowice, il livre ses sentiments et souvenirs intimes : « Je me rappelle très bien la synagogue de Wadowice, qui se trouvait près de notre lycée. J’ai encore dans les yeux les files des fidèles qui, les jours de fête, allaient y prier. Si tu vas le 9 mai (1989) à Wadowice, tu dois dire à tous ceux qui seront rassemblés là que je me souviens avec eux de leurs compatriotes et coreligionnaires assassinés et de ce lieu de prière qui a été détruit par les envahisseurs. Je ressens une profonde vénération pour tout cela et pour tous ceux dont vous voulez honorer la mémoire le 9 mai à Wadowice. »
Dans l’interview de mars 1994 à Tad Szulc, il revient sur ses souvenirs de la Pologne d’avant-guerre puis de la Seconde Guerre mondiale, ainsi que sur « l’extermination des juifs pour l’unique motif qu’ils étaient des juifs. »

Le 11 juin 1999, lors d’un voyage en Pologne, le Saint Père lit une Prière à l’intention du peuple juif, sur l’Umschlagplatz du ghetto de Varsovie d’où partaient les convois, principalement pour le camp d’extermination de Treblinka. Cette prière commence par ces mots : « Dieu d’Abraham, Dieu des prophètes, Dieu de Jésus-Christ, en toi tout est contenu ; vers toi, tout se dirige ; Tu es le terme de tout. Exauce notre prière à l’intention du peuple juif qu’en raison de ses pères Tu continues de chérir. Suscite en lui le désir toujours plus vif de pénétrer profondément ta vérité et ton amour. »

En Terre sainte

Le point d’orgue du dialogue judéo-chrétien que poursuivra inlassablement le saint Père est son pèlerinage en Terre Sainte de mars 2000. Il constitue un événement considérable compte tenu de ce que représente l’État d’Israël pour tout Juif, religieux ou pas, habitant en Israël ou pas. Plusieurs visites et discours sont essentiels à rappeler : la rencontre avec les deux grands rabbins ashkénaze et séfarade d’Israël le 23 mars, l’allocution au mausolée de Yad Vashem le même jour et la prière au Mur occidental du Temple de Jérusalem, sous forme de prière de repentance du 26 mars. On retiendra de ces discours une phrase prononcée à Yad Vashem parce qu’elle semble résumer la pensée profonde du Saint Père sur le dialogue judéo-chrétien :  « En ce lieu de mémoire solennelle, je prie avec ferveur que notre douleur pour la tragédie qu’a souffert le peuple juif au XXe siècle conduise à un nouveau rapport entre les chrétiens et les juifs.  »

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