En amont de la Déclaration Nostra aetate

Le cardinal Béa

Augustin Bea est né le 28 mai 1881 à Riedböhringen dans le Sud du Grand-Duché de Bade, alors dans l’Empire allemand. Enfant unique né dans une famille aux revenus très modestes, le jeune Augustin peut étudier grâce à l’aide matérielle des habitants de son village. Il leur en resta reconnaissant toute sa vie.

Son désir de sacerdoce, très tôt présent, s’affermit au cours de ses dernières années d’études. Ses parents souhaitent qu’il entre au séminaire de Fribourg-en-Brisgau, mais, attiré par la vie religieuse, Augustin Béa choisit plutôt de s’expatrier pour entrer chez les jésuites allemands alors en exil aux Pays-Bas.
Il y suit une initiation spirituelle, suivie par des études de philosophie et de théologie. Il est ordonné prêtre le 25 août 1912. Durant la première guerre mondiale, le père Béa se trouve à Aix-la-Chapelle entre 1913 et 1917, puis il enseigne l’Ancien Testament entre 1917 et 1921, de nouveau aux Pays-Bas.
C’est là que commence à se dessiner sa vocation de bibliste et parallèlement son intérêt pour la destinée du peuple juif. Il est ensuite provincial des jésuites d’Allemagne de 1921 à 1924 et se trouve à l’origine de la fondation d’un collège pour les études théologiques et philosophiques des jésuites allemands.
Il est appelé à Rome pour enseigner la théologie biblique à l’Université pontificale grégorienne en 1924, puis, en 1928, il passe à l’Institut biblique pontifical et se spécialise dans l’exégèse de l’Ancien Testament. Il en devient le recteur en 1930 et le reste jusqu’en 1949.

Durant 19 ans, il coordonne le travail scientifique de recherche en sciences bibliques de l’Institut, dirige la revue Biblica, publie nombre de livres et d’articles tout en enseignant l’Ancien Testament et la théologie de l’inspiration dans les Écritures, c’est-à-dire la doctrine affirmant que la Bible provient directement de Dieu grâce à l’action de l’Esprit Saint. La Faculté des sciences de l’Orient ancien est aussi créée sous son rectorat.
Sa compétence fait qu’il est fréquemment consulté par le Pape Pie XI.
À partir de 1931, il est également le conseil de la Commission biblique pontificale.
L’encyclique de Pie XII, Divino afflante Spiritu (l’inspiration de l’Esprit saint), de 1943, qui traite de l’étude modernes des Écritures saintes -un tournant dans l’approche catholique de la recherche biblique- lui est largement redevable.
En 1935, pour la première fois depuis la Réforme, des catholiques sont invités à un congrès protestant d’exégèse de l’Ancien Testament. En tant que recteur de l’Institut biblique pontifical, le Père Béa y conduit le groupe d’exégètes catholiques. Une première mission pour le futur premier président du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des chrétiens !
En 1945, il fait paraître un nouveau Psautier latin, traduit à partir de l’hébreu même.

Ce travail de longue haleine avait été entrepris à la demande de Pie XII dont il était l’ami, et même le confesseur à partir de 1941. Plus tard, il est également membre de la Congrégation du Saint-Office et participe à la rédaction du texte sur la définition dogmatique de l’Assomption de la Vierge Marie, proclamée par Pie XII le 1er novembre 1950.

Le concile Vatican II

Cette même année, avec la Congrégation des Rites, il amorce le projet de réforme liturgique réalisé durant le concile Vatican II.
La convocation de ce dernier, le 25 janvier 1959, conduit le nouveau Pape Jean XXIII à s’interroger sur l’opportunité d’y inviter des observateurs non catholiques.
Il demande à Béa de contacter les Églises et communautés chrétiennes non-catholiques et de créer ce réseau d’observateurs qui participeront au Concile.
C’est la première fois qu’une telle initiative est prise. Pour donner du poids à sa démarche et lui permettre de s’adresser au plus haut niveau des Églises, le Pape le crée cardinal et le consacre lui-même évêque le 19 avril 1962. Publications, messages, conférences et contacts réguliers du cardinal, respectueux et affable envers tous, feront qu’une grande majorité des Églises non catholiques assisteront au Concile.

Projet sur les relations avec le judaïsme

Comme promis à l’historien Jules Isaac qu’il avait reçu en audience privée le 13 juin 1960, Jean XXIII veille aussi à réviser radicalement les relations de l’Eglise avec le Judaïsme.
Là encore, c’est au bibliste et exégète Béa qu’il confie le soin de travailler et de présenter le texte sur les relations avec le Judaïsme qui deviendra la quatrième partie de la déclaration Nostra Aetate dans sa version définitive.
N’ayant pas pu trouver une place plus satisfaisante, le projet fut finalement rattaché à la déclaration sur les religions non chrétiennes. Défiguré à plusieurs reprises sous la pression des uns et des autres, il fut rétabli, amélioré et adopté à la fin de la troisième session du concile en novembre 1964.
C’est un texte de compromis qui fut définitivement promulgué en octobre 1965, à la dernière session, pour tenter d’apaiser les diverses oppositions émanant notamment des évêques orientaux du fait du conflit entre Israël et les États arabes.

Les convictions du cardinal Béa

Dans un livre publié après le Concile, L’Eglise et le peuple juif, le cardinal définit sa pensée qui peut se résumer en quatre propositions :

  • Israël reste pleinement le peuple élu qui a donné le Christ au monde ;
  • c’est volontairement, pour les péchés de tous les hommes, que le Christ a souffert sa Passion ;
  • le déicide est un fait objectif (sous peine de nier la divinité du Christ) mais le Sanhédrin seul peut être considéré comme coupable, non l’ensemble du peuple, et il vaut mieux rayer totalement du vocabulaire ce terme trop chargé de résonances inacceptables ;
  • les relations avec les Juifs actuels doivent être placées sous le signe de la fraternité universelle et chrétienne.

L’auteur éclaire aussi, par une exégèse minutieuse, les condamnations abruptes de certains textes scripturaires et patristiques.
Celles-ci ne sont dirigées à ses yeux, même quand elles emploient la formule générale : « les Juifs », que contre ceux d’entre eux qui ont pris part, personnellement et consciemment, à des violences contre les premiers Chrétiens.
Chemin faisant, l’auteur donne parfois l’impression de faire des concessions aux adversaires de la déclaration et de minimiser les responsabilités chrétiennes dans le développement de l’antisémitisme.
Il reconnait cependant l’existence de certaines faiblesses dans l’Église et conclut par un appel pressant à la purification des attitudes et de la catéchèse.

La question des relations avec les Juifs était pour lui un problème personnel et spirituel ainsi que le lien fondamental existant entre les deux communautés.

Dans sa relation du 25 septembre 1964, il disait sur ce point : « L’étroite association entre l’Église, le peuple élu du Nouveau Testament, et le peuple de l’Ancien Testament, est commune à tous les Chrétiens, et ainsi il y a un lien intime entre le mouvement œcuménique et les questions discutées dans cette déclaration[1] ».

Il souhaitait que les études et les dialogues, évoqués par le concile, contribuent à une meilleure connaissance du Judaïsme, tel qu’il se conçoit lui-même.

Jusqu’à sa mort en 1968, parce que la question du rapport avec le Judaïsme est commune à tous les Chrétiens, il s’emploiera à les rapprocher dans le cadre de sa mission de président du Conseil pontifical pour la promotion de l’unité des Chrétiens, ce qui lui vaut d’être souvent appelé le Cardinal de l’unité.

[1] Cardinal Bea, « l’architecte de Nostra Ætate », revue du SIDIC, numéro spécial consacré au cardinal Bea, 1969, cité par Menahem Macina, Les frères retrouvés, pp. 183-184

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