Jules Isaac – la conférence de Seelisberg
Jules Isaac
La conférence de Seelisberg
Jules Isaac

Centre culturel Jules Isaac Clermont
Jules Isaac est issu d’une famille alsacienne patriote qui a choisi la France après la défaite de 1870. On y compte de nombreux officiers. Il survivra lui-même à 33 mois de tranchées et à une mauvaise blessure reçue à Verdun durant la guerre de 1914-1918.
Orphelin dès l’âge de 13 ans, il devient interne au lycée Lakanal de Sceaux.
Sept ans plus tard, il fait la connaissance de Charles Péguy : c’est le début d’une longue amitié, marquée en particulier par la création des Cahiers de la Quinzaine.
Il s’engage avec lui dans le camp dreyfusard au moment de l’affaire Dreyfus. Reçu à l’agrégation d’histoire en 1902, année de son mariage avec Laure Ettinhausen, il enseigne à Nice puis à Sens.
Il est introduit par Ernest Lavisse dans la maison d’éditions Hachette qui publie la collection des manuels d’histoire d’Albert Mallet. Après le décès de ce dernier au front en 1915, il rédige seul la nouvelle mouture de la collection qui deviendra la célèbre collection des Malet-Isaac.
Membre de la Ligue des droits de l’homme et du citoyen, puis du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, il s’engage en faveur d’une meilleure compréhension entre Français et Allemands et milite en particulier pour une révision des manuels scolaires. Il est nommé inspecteur général de l’Instruction publique en 1936.
La guerre
Âgé de 63 ans en 1940, il est révoqué de la fonction publique en vertu du statut discriminatoire des Juifs promulgué par le régime de Vichy. Il se réfugie en zone non occupée, d’abord à Aix-en-Provence, puis, après l’invasion de la zone libre par les Allemands en novembre 1942, il s’établit au Chambon-sur-Lignon en Haute-Loire chez son fils ainé Daniel et enfin à Riom auprès de sa fille Juliette et de son gendre. Ces deux derniers sont impliqués dans un réseau de Résistance.
Arrêtés par la Gestapo le 7 octobre 1943, ils sont déportés ainsi que son fils cadet Jean-Claude et sa femme Laure. Tous seront assassinés à Auschwitz, excepté Jean-Claude qui aura réussi à s’échapper.
En 1941-1942, Jules Isaac écrit Les Oligarques. Essai d’histoire partiale, livre qui sera publié en 1945 aux éditions de Minuit sous le pseudonyme de Junius. Derrière le récit du régime des Trente Tyrans athéniens du cinquième siècle avant Jésus-Christ se dissimule le gouvernement de Vichy et son attitude de collaboration avec l’Allemagne.
C’est aussi à cette époque qu’il rédige Jésus et Israël. C’est donc dans les moments les plus sombres de sa vie et de celle du peuple juif qu’il trouve le courage de commencer son œuvre de redressement de l’enseignement chrétien sur le Judaïsme en se penchant en historien sur la question et en menant une étude érudite des Évangiles qui fait apparaître la dimension juive de Jésus jusqu’alors occultée par les Églises chrétiennes.
Il réfute par ailleurs, point par point, l’idée d’une culpabilité collective du peuple juif en ce qui concerne sa Passion et sa mort sur la croix, notamment à partir de la lecture d’un livre de Daniel-Rops à propos de la fameuse phrase : « Que son sang -celui du Christ- soit sur nous et sur nos enfants » extraite de l’Évangile selon saint Matthieu (Matthieu 27,25).
La conférence de Seelisberg
Rétabli dans ses droits comme inspecteur général honoraire à la Libération, il consacre alors une grande partie de ses efforts à la recherche des causes de l’antisémitisme qu’il identifie principalement à l’antijudaïsme des Chrétiens, tout comme le fera un autre grand historien de l’antisémitisme, Léon Poliakov.
Il s’en prend à ce qu’il appelle « l’enseignement du mépris », titre d’un livre publié en 1962 aux éditions Fasquelle (L’enseignement du mépris : vérités historiques et mythes théologiques).
Pour l’heure, Jésus et Israël, publié en 1948 aux éditions Albin Michel, inspirera largement les 18 points présentés par ses soins à la Conférence de Seelisberg, du nom du village suisse qui l’accueille du 30 juillet au 5 août 1947.
Cette conférence est due à l’initiative du Council of Christians and Jews britannique et de personnalités juives et chrétiennes bouleversées par la tragédie de la Shoah.
Elle réunira soixante-dix personnes venues de dix-sept pays : 27 Juifs, 23 Protestants, 9 catholiques et 2 Orthodoxes grecs.
Elle se conclura par l’adoption d’un texte en dix points qui est un appel adressé aux Églises et aux Chrétiens de rester fidèles au message de Jésus-Christ sur la miséricorde de Dieu et l’amour du prochain promulgué déjà dans l’Ancien Testament (point n°4) et d’éviter de présenter sa Passion de manière que l’odieux de sa mise à mort ne retombe que sur les Juifs seuls (point n°7).
Ces dix points restent aujourd’hui le fondement du dialogue judéo-chrétien. Autant de repères donnés aux Églises pour les aider à mettre fin à l’animosité vis-à-vis des Juifs et les encourager, au contraire, à l’amour fraternel à l’égard du peuple de l’Ancienne Alliance qui venait d’être si durement éprouvé.
Dans l’élan donné par la conférence de Seelisberg, des associations judéo-chrétiennes telles que l’International Council of Christians et Jews (ICCJ), et l’Amitié judéo-chrétienne de France (AJCF) seront fondées l’année suivante et Jules Isaac prendra toute sa part dans la création de l’AJCF.
Ses interventions auprès des papes
Lors d’une audience papale le 16 octobre 1949, il présente à Pie XII les dix points de Seelisberg et lui demande de les diffuser dans tous les enseignements de l’Eglise.
Il lui demande aussi la révision de l’expression « Oremus et pro perfidis Judaeis » dans la prière universelle du Vendredi saint que l’on peut traduire par « Prions aussi pour les Juifs incrédules et incroyants » mais le langage courant retient surtout le mot « perfides ».
Le souverain pontife considère qu’il faut bien entendre « Juifs infidèles » ou « incrédules » mais rétablira en 1955 la génuflexion supprimée depuis la fin du XVIIIe siècle lors de cette prière.
Dès 1958, et sans attendre la convocation du concile Vatican II, son successeur Jean XXIII ira plus loin et supprimera les termes « perfidis » et « perfidiam ».
Ce dernier recevra Jules Isaac le 13 juin 1960 qui lui remettra un dossier plaidant pour des modifications positives dans l’enseignement chrétien concernant les Juifs.
Cette rencontre sera décisive pour infléchir l’agenda du concile Vatican II en y inscrivant de façon claire la question des relations de l’Église avec le peuple juif, ce qui permettra une expression officielle dans la déclaration Nostra Aetate sur les relations de l’Église avec les religions non chrétiennes (paragraphe 4).
Le 6 janvier 1956, le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (MRAP) décernera à Jules Isaac le prix de la fraternité à l’hôtel Lutetia, là-même où quelques années auparavant les survivants des camps d’extermination achevaient leur sinistre voyage. C’était un juste hommage à celui qui s’était tant battu, usant de son savoir et de sa compétence historique, pour rétablir quelques vérités fondamentales et susciter un entier renouveau des relations judéo-chrétiennes.
Jules Isaac a bien été, à un moment de l’histoire, la conscience juive du Christianisme.
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