L’affaire Finaly

L’affaire Finaly et Notre-Dame de Sion

Bref historique

1940 Un jeune couple de juifs autrichiens, Fritz et Annie Finaly, se réfugient à La Tronche, près de Grenoble. Malgré le grand danger où ils se trouvent, ils font circoncire leurs deux enfants Robert né en 1941, et Gérald en 1942,manifestant ainsi leur volonté de les élever dans le judaïsme.

1943 L’occupation allemande de la région de Grenoble incite les parents Finaly à confier leurs enfants à une amie.

1944 Ils sont arrêtés puis déportés à Auschwitz en février d’où ils n’en reviendront pas.
Le pensionnat Notre Dame de Sion de Grenoble qui a servi de refuge à de nombreux enfants juifs est sollicité pour accueillir les deux petits garçons. Mais au vu de leur très jeune âge, 3 et 2 ans, le pensionnat décide de les confier à la directrice de la crèche municipale de Grenoble, Antoinette Brun, elle-même résistante, qui héberge déjà des enfants juifs.

1945 Mme Fischl, sœur de Fritz Finaly, adresse une première demande à Antoinette Brun, afin de faire venir ses neveux auprès d’elle, en Nouvelle Zélande, mais se heurte à un refus.

1948 Mme Rosner, deuxième sœur de M Finaly qui vit en Israël, prend le relais de sa sœur et désigne Moïse Keller, industriel juif grenoblois et ancien résistant, comme mandataire de la famille. Devant le refus réitéré d’Antoinette Brun de rendre les enfants qu’elle a entre-temps fait baptiser (le 28 mars), M. Keller décide de saisir la justice.

« Détective » (2 mars 1953) © D.R.

1949-50 Antoinette Brun réunit plusieurs « conseils de famille ». Mme Rosner devient tutrice des enfants. La Cour d’appel de Grenoble rend des jugements favorables à la famille Finaly.

1952 Par une décision de la Cour d’appel, Madame Brun est sommée de rendre les enfants. Elle refuse d’obtempérer et décide de cacher Robert et Gérald aidée par Sœur Antonine, supérieure du pensionnat NDS de Grenoble qui accepte de cacher les enfants, sans en parler à Sœur Marie-Félix, la supérieure générale.
Néanmoins, elle en informe le cardinal Gerlier, à Lyon. Ce dernier consulte le Saint Office qui lui fait savoir que l’Eglise est responsable d’un enfant baptisé et ne peut le remettre à une instance non catholique.

1953 Antoinette Brun est dans une illégalité qu’elle a délibérément choisie, persuadée qu’elle est de la nécessité de maintenir les enfants dans le giron de l’Eglise et de leur épargner toute pression susceptible d’émaner de leur famille juive.
En janvier, la Cour d’appel de Grenoble décide son incarcération et son renvoi en Cour d’assises.
Sœur Antonine fait transférer les enfants dans un collège de Bayonne sous une fausse identité.
Le 3 février, averti par le procureur, M. Keller se rend à Bayonne pour récupérer les enfants : ils ont disparu !!Pendant ce temps, Sœur Antonine va informer sa supérieure générale à Paris. Elle est alors elle-même arrêtée et incarcérée et ne sera libérée que le mois suivant.
L’affaire soulève une très vive émotion, dans la presse et dans l’opinion, et a un énorme retentissement, aussi bien du côté catholique que du côté juif.
Le 11 février, le Grand Rabbin de France, Jacob Kaplan, fait publier par l’AFP un communiqué qui dément la version d’Antoinette Brun.
Le 13 février, Robert et Gérald Finaly sont emmenés par des passeurs en Pays basque espagnol, puis recueillis à l’abbaye bénédictine de Lazcano.
Germaine Ribière qui, avec le père Chaillet s.j., a été très active dans un réseau de résistance lyonnais, est alors chargée par le cardinal Gerlier de retrouver les enfants. Elle fera plusieurs voyages en Espagne.

Le 6 mars est conclu un accord secret entre le père Chaillet pour l’Église et Mme Rosner pour la famille Finaly : l’Église s’engage à rendre les enfants et la famille à renoncer aux poursuites. Cet accord est dénoncé par le Grand Rabbin Kaplan qui accuse l’Église d’avoir favorisé un « enlèvement rituel ».
Il faudra, en juin, l’intervention du gouvernement basque en exil et une décision d’autorité du cardinal Gerlier pour dénouer la situation. Les prêtres basques à l’origine de l’enlèvement décident de faire revenir les enfants.
Le 23 juin, l’abbé de Belloc les remet à Germaine Ribière qui leur fait franchir la frontière.
Mme Rosner retire ses plaintes.
Le 25 juillet, Robert et Gérald Finaly s’envolent pour Israël.

1955 Un non-lieu général est prononcé.

La congrégation Notre Dame de Sion (NDS)
La congrégation Notre Dame de Sion se caractérise par la conscience de l’enracinement de la foi chrétienne dans le peuple juif. Un bémol, cependant : « Depuis l’origine, les sœurs de Sion aimaient les juifs et priaient pour eux », écrit Sœur Marie-Dominique, « mais on peut dire qu’elles ne les connaissaient pas ». C’est ce qu’admet explicitement la supérieure générale, Sœur Marie-Félix, dans les années 1950.

Fondée en 1843 par le Père Théodore Ratisbonne, juif devenu chrétien, la congrégation NDS  s’est donnée pour mission de « témoigner, dans l’Eglise et dans le monde, de la fidélité de Dieu à son amour pour le peuple juif et travailler à l’accomplissement des promesses bibliques, révélées aux patriarches et aux prophètes d’Israël pour toute l’humanité » . Cette spiritualité allant de pair avec le désir de convertir les juifs au christianisme, les sœurs de Notre Dame de Sion n’hésitent pas à procéder à de nombreux baptêmes. Ce qui ne les empêche pas, pendant la seconde guerre mondiale, de soustraire de nombreux enfants juifs à la furie nazie, au besoin en les cachant dans leurs couvents, sans pour autant les baptiser.

Son implication

Quand éclate l’affaire Finaly, l’idée de conversion découlant du droit canon de 1917 est toujours présente. « En 1953 », affirme Catherine Poujol, « il n’y a presque personne, côté chrétien, pour penser que l’accomplissement des juifs ne passe pas par leur conversion » . Or, on constate vite que la question du baptême des enfants Finaly attise les passions. On trouve sous la plume de quelques théologiens réunis à l’initiative de Mgr Caillot, évêque de Grenoble, cette étrange formulation qui révèle a minima un certain embarras : « Le baptême des enfants Finaly est sacramentellement valide, même s’il est gravement illicite » . Certains organes de presse ne se privent pas de parler de l’affaire Finaly comme d’une nouvelle affaire Dreyfus… ce qui ne peut manquer de nuire, évidemment, à Notre Dame de Sion. La congrégation gardera d’ailleurs longtemps, dans certains milieux juifs, cette regrettable réputation de « convertisseuse ».

S’interrogeant sur le cas des enfants Finaly et craignant les conséquences désastreuses que cette affaire risque précisément d’avoir sur la société française, l’Eglise en général et la congrégation NDS en particulier, le Père Démann, membre de la Congrégation des Religieux de Notre Dame de Sion, est amené à prendre une position contraire aux directives de Rome et aux décisions prises par Sœur Antonine. C’est ainsi qu’il écrit : « Il est inconcevable qu’en 1953, la loi d’un pays, sa justice, puissent être bafouées par un ordre et des consignes religieuses (…) Il est non moins inconcevable que, dans notre pays épris de liberté (…) on puisse en 1953 voler (…) deux enfants en bas âge à leur famille et les élever dans une religion différente » .

Outre l’affaire Finaly, deux événements majeurs vont faire évoluer la conception des sœurs de Sion : d’une part, la Shoah qui montre à la fois la persistance de l’antisémitisme et l’incroyable férocité qu’il peut entraîner mais, en même temps, l’incomparable résilience du judaïsme et sa fidélité à l’alliance du Sinaï ; d’autre part, le retour du peuple juif sur sa terre et les espoirs de relèvement qu’il suscite, avec la création de l’État d’Israël.

L’impact de l’affaire Finaly sur la congrégation
Après avoir reconnu que la congrégation connaissait trop peu ou trop mal le monde juif, Sœur Marie-Félix, supérieure générale, organise dès juillet 1955, pour les déléguées de toutes les provinces de Sion, une « session internationale d’information sur divers aspects du mystère d’Israël ». Elle y invite, entre autres, les Pères Jean de Menasce, o.p., Jacques Guillet, s.j., et Yves Congar, o.p. Cette session sera suivie de la création, à la maison-mère de Paris, en octobre, d’un « Centre d’étude et d’information pour Israël » qui deviendra le SIDIC.

Un moment décisif est celui où le Père Paul Philippe, Secrétaire de la Sacrée Congrégation des Religieux, fait connaître à la congrégation son point de vue, que Sœur Marie-Félix traduit aux provinciales du chapitre de juin 1961 en ces termes : « La fin apostolique de la congrégation est le salut d’Israël. La congrégation prie effectivement pour Israël et cherche à ouvrir les chrétiens à l’amour d’Israël, mais ne va pas assez à sa rencontre ». Le souci de la supérieure de NDS est dès lors de tourner ses sœurs vers leur vocation spécifique liée à Israël et aux relations judéo-chrétiennes. S’ensuivra la fermeture d’un certain nombre de collèges auxquels les sœurs consacraient auparavant toutes leurs compétences et toutes leurs énergies. On voit que, dès avant l’ouverture du concile Vatican II, le tournant apostolique de la congrégation est pris.

Plusieurs sœurs de NDS participent à l’effort qui va aboutir à la rédaction de la Déclaration Nostra Aetate, le 28 octobre 1965. Au lendemain de sa promulgation, le cardinal Béa déclare aux sœurs réunies en chapitre : « Cette Déclaration, solennellement approuvée par le Saint-Père, votée par la majorité énorme du Concile, est un programme pour l’avenir, un programme pour tous, mais surtout pour vous, sœurs de Notre Dame de Sion. Vous avez désormais un fondement que vous n’aviez pas auparavant. Jusqu’ici, votre tâche était fondée sur vos Constitutions ; maintenant elle vous est proposée par l’Eglise elle-même ».

C’est en 1984 que seront définitivement approuvées les nouvelles Constitutions de Notre Dame de Sion, en réponse au « motu proprio » de Paul VI qui, en 1966, avait demandé à toutes les congrégations religieuses de revoir leurs constitutions « à la triple lumière de l’évangile, de l’inspiration du Fondateur et des signes des temps »

Le renouveau est en marche, ce nouveau regard sur le peuple juif et les relations judéo-chrétiennes que « l’électrochoc »  de l’affaire Finaly a contribué à faire advenir. Il s’agit désormais de connaître les juifs et le judaïsme, de dénoncer tout prosélytisme et tout antisémitisme chez les catholiques, de se rapprocher dans l’amour et l’amitié, en étudiant la tradition juive, l’hébreu biblique et talmudique, et en approfondissant les racines juives du Nouveau Testament.

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