L’affaire Dreyfus
L’affaire Dreyfus
Alfred Dreyfus
Alfred Dreyfus est le fils d’un industriel alsacien israélite. Il naît à Mulhouse en 1859. Il a onze ans lorsqu’éclate la guerre franco-allemande. Une des conséquences de la défaite de 1871,le rattachement de l’Alsace et de la Lorraine à l’Empire allemand, bouleverse la vie de la famille Dreyfus. Pour conserver leur nationalité française, les Dreyfus se font domicilier à Carpentras, où vit l’un d’entre eux.
En 1873, le jeune Alfred est envoyé avec son frère Mathieu à Paris, où, élève doué et studieux, il devient bachelier (1876), intègre Polytechnique (1880). Passionné par l’armée, il entre avec le grade de capitaine à l’état-major général. En 1894, il achève une période de deux ans de stage à la section de statistiques (nom officiel du service de renseignements de l’armée).
L’affaire
Le 27 septembre 1894, ce bureau découvre dans la corbeille à papier de Schwartskoppen, l’attaché militaire allemand à Paris, un bordereau anonyme annonçant un envoi de documents concernant la défense nationale. Sous prétexte que le bordereau porte quelque ressemblance d’écriture avec la sienne, Alfred Dreyfus est accusé d’avoir livré des documents à l’Allemagne ; il proteste en vain de son innocence. Le général Auguste Mercier, ministre de la Guerre, fait constituer par le commandant Henry un dossier sur le capitaine Dreyfus essentiellement composé de faux, qui est communiqué aux juges à l’insu de la défense.
Le 15 octobre 1894, le jeune capitaine est accusé d’être l’auteur du bordereau d’une liste de renseignements à divulguer à l’Allemagne. Dreyfus est aussitôt arrêté pour intelligence avec l’ennemi.
Le 22 décembre 1894, Alfred Dreyfus est reconnu coupable de haute trahison par le premier conseil de guerre du gouvernement militaire de Paris, qui le condamne à la dégradation et à la déportation dans l’île du Diable au large de la Guyane. À cette époque, l’unanimité autour de la culpabilité du capitaine Dreyfus, tant à droite qu’à gauche, est un fait. Les jurés de l’armée ont, en effet, condamné à l’unanimité l’officier. Remettre en cause ce jugement serait porter atteinte à cette institution respectable et, plus largement, à la patrie convalescente. Les premiers doutes sur la culpabilité de Dreyfus naissent en 1896 dans l’esprit du lieutenant-colonel George Picquart, nouveau chef du service des renseignements, quand une nouvelle missive est interceptée à l’ambassade d’Allemagne. Elle est adressée cette fois-ci au commandant Esterhazy. Il découvre que le bordereau incriminé n’est pas écrit de la main de Dreyfus, mais de celle de cet officier.
Picquart enquête sur ce fils de général mort en Crimée, personnage trouble et criblé de dettes, et obtient la preuve que son écriture est celle du fameux bordereau. Las, le chef d’état-major refuse de remettre en cause le jugement initial.
Tout sera fait pour évincer Picquart et le discréditer. Il réussit toutefois à ébranler la conviction du vice-président du Sénat Auguste Scheurer-Kestner. La famille du capitaine Dreyfus, avertie de l’implication d’Esterhazy, le dénonce au ministre de la Guerre.
Dreyfusards et antidreyfusards L’affaire prend alors une dimension politique. D’un simple feuilleton judiciaire, elle déclenche désormais les passions et les excès populaires attisés par quelques éditorialistes de talent. « Que Dreyfus soit
capable de trahir, je le conclus de sa race », dit ainsi Maurice Barrès. Une flambée de haine antisémite s’exprime dans quelques villes comme Montpellier, Angoulême, Toulouse ou Lille, mais aussi en Algérie, et renforce la mobilisation des antidreyfusards.
Le combat débute grâce à la détermination de Mathieu, frère d’Alfred Dreyfus, rallié par le journaliste et écrivain Bernard Lazare.
Ce dernier publie à Bruxelles en 1896 Une erreur judiciaire – La vérité sur l’affaire Dreyfus, et convainc de nombreuses personnalités de les rejoindre : Léon Blum, alors jeune critique littéraire, le bibliothécaire de l’École normale supérieure Lucien Herr, Jean Jaurès, Georges Clemenceau ou encore Charles Péguy.
La première victoire des dreyfusards est de faire comparaître Esterhazy devant le conseil de guerre en janvier 1898. Son acquittement surprise sème le doute en leur sein, d’autant plus que Picquart est mis aux arrêts et que Scheurer-Kestner est privé de sa vice-présidence du Sénat. Le pays est pris d’une véritable fièvre où dreyfusards et antidreyfusards se combattent.
En réaction à cet échec judiciaire, Émile Zola publie, le 13 janvier 1898, son célèbre article intitulé « J’accuse… ! » dans le journal L’Aurore, ce qui lui vaudra un procès en diffamation : condamné à un an de prison et 3000 francs d’amende (l’équivalent de plus d’un million d’euros de nos jours), l’écrivain s’exilera à Londres.
La mobilisation des intellectuels débute, avec une première pétition signée le 15 janvier, où les premiers dreyfusards sont rejoints par Anatole France, Claude Monet, Émile Durkheim, Jules Renard et Marcel Proust. Le mois suivant, la Ligue des droits de l’Homme est fondée par l’ancien ministre de la Justice Ludovic Trarieux.
Le 30 août, la vérité progresse encore quand le colonel Henry, sous la pression du lieutenant-colonel Picquart, passe aux aveux et reconnaît avoir produit un faux document pour renforcer l’accusation de Dreyfus ; le lendemain, il met fin à ses jours.
De leur côté, les antidreyfusards organisent leur soutien à l’armée, qui ne peut être remise en cause sans affaiblir la patrie.
Fin décembre 1898, la Ligue de la patrie française est fondée. Parmi ses membres, on trouve des écrivains comme le futur prix Nobel de littérature Frédéric Mistral, Jules Verne, Léon Daudet, mais surtout Maurice Barrès, ce dernier mobilisant son talent littéraire pour alimenter le débat, quitte à le radicaliser. Pour ces hommes, il faut recomposer la nation autour d’institutions stables, multiséculaires comme l’armée et l’Église.
Bien qu’il existe des exceptions notables, les antidreyfusards les plus fervents se fédèrent autour de la question de l’antisémitisme : la figure du juif apatride devient la cause et la manifestation de la décadence française, suite à la défaite de 1870, aggravée par la République, la
franc-maçonnerie, les protestants et les métèques.
Quant à l’Église catholique, elle demeure relativement prudente, même si beaucoup de fidèles se retrouvent dans cette nécessité d’ordre, d’autorité ou de patriotisme que procure la position antidreyfusarde. « La révision du procès Dreyfus serait la fin de la France », écrit alors le très virulent polémiste Henri Rochefort dans son journal L’Intransigeant.
Le rôle de la presse
Il faut souligner le rôle primordial de la presse comme faiseuse d’opinion dans cette affaire.
Dès le début, elle se fait le relais des attaques antisémites contre le capitaine Dreyfus. Si Le Figaro envisage l’innocence de Dreyfus dès 1894, le journal se range à l’avis général après sa condamnation.
Mais en 1897, le quotidien mène à nouveau bataille, publiant notamment en
première page plusieurs textes d’Émile Zola : « La vérité est en marche, rien ne l’arrêtera plus », assure l’homme de lettres. Cependant, le journal conservateur, attaqué par ses lecteurs et fragilisé par les désabonnements, abandonne le combat et c’est L’Aurore, on l’a vu, qui accueillera le célèbre texte de Zola. La société entière est divisée, à l’image du célèbre dessin de Caran d’Ache publié en février 1898 dans Le Figaro, « Dîner en famille », où l’on voit un repas se terminer en pugilat après que les convives ont parlé de l’affaire. C’est également à cette période que naît le mouvement d’extrême droite l’Action française, violemment antidreyfusard, nationaliste et bientôt monarchiste. Convaincu de l’innocence de son frère, Mathieu Dreyfus décide, avec l’appui du journaliste Bernard Lazare, de prouver l’inanité des accusations portées contre Alfred. Le ministre de la Guerre affirme que l’ex-capitaine Dreyfus a été « justement et légalement condamné » ; le président du Conseil, Jules Méline, déclare quant à lui qu’« il n’y a pas d’affaire Dreyfus » (4 décembre 1897). L’acquittement d’Esterhazy rend impossible toute révision du procès. Pour sa part, la femme du capitaine Dreyfus, Lucie, forme une requête en annulation du procès de 1894 qui avait jugé de la culpabilité de Dreyfus sur la base d’un dossier secret. Ce fameux dossier est alors réexaminé au ministère la Guerre qui y détecte un « faux » fabriqué par le commandant Henry. La requête en révision ne peut qu’aboutir et, le 9 juin 1899, Alfred Dreyfus quitte l’île du Diable pour se présenter à nouveau devant le conseil de guerre. Il y est de nouveau reconnu coupable, mais avec des « circonstances atténuantes ».
Quelques jours plus tard, le président de la République, Émile Loubet, signe un décret graciant l’officier.
La libération de Dreyfus
Libre après plus de cinq années de détention, Dreyfus n’arrête pas là son combat, refusant le projet d’amnistie proposé par Pierre Waldeck-Rousseau, le président du Conseil, car, dit-il, « le droit de l’innocent, ce n’est pas la clémence, c’est la justice ».
Le 12 juillet 1906, la Cour de cassation annulera le jugement du conseil de guerre. Elle prononcera la réhabilitation du condamné. Alfred Dreyfus sera réintégré dans l’armée, promu chef de bataillon et officier de la Légion d’honneur. Toutefois, éprouvé par ses longues années de souffrance, il demandera sa mise à la retraite le 2 juin 1907 et mourra le 12 juillet 1935 à l’âge de soixante-seize ans. Cinq ans auparavant, la publication des Carnets de Schwartskoppen, l’attaché militaire de l’ambassade d’Allemagne, aura confirmé son innocence. Picquart, quant à lui, est réintégré dans l’armée et promu général.
L’affaire judiciaire terminée, le paysage politique et intellectuel n’en demeurera pas moins durablement marqué.
À court terme, l’Église sera sanctionnée : le dreyfusisme sera dorénavant associé à l’anticléricalisme militant, confirmé par la victoire électorale
du Bloc des gauches en 1902, qui fera voter la loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État – une politique anticléricale – qui retardera encore l’acceptation de la République par l’ensemble des catholiques.
Le dreyfusisme deviendra « le paradigme éthique de la nation républicaine », selon la formule de l’historien Michel Winock, rejetant de manière définitive l’antisémitisme et le rendant incompatible avec les idéaux républicains.
La vérité, la justice, la raison, l’universalisme, les droits de l’Homme sont les valeurs qui auront conduit les dreyfusards à se mobiliser et à s’opposer aux antidreyfusards qui s’étaient appuyés sur l’idée d’autorité, d’ordre, du nationalisme, de la xénophobie et de l’antisémitisme.
L’affaire Dreyfus aura imposé à la vie politique et intellectuelle une bipolarisation de ces deux systèmes, devenant la matrice idéologique des partis politiques au XXe siècle. Comme l’a écrit Charles Péguy : « Ce que nous défendons […], c’est l’honneur historique de notre peuple, l’honneur de nos aïeux, l’honneur de nos enfants. » De fait, l’antisémitisme ne disparaîtra pas avec la libération du capitaine Dreyfus ; la judéophobie, jusque dans les années 1930, ne se manifestera plus aussi directement
dans le champ politique mais ailleurs, de manière plus feutrée.
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