Le mystère de l’Église

L’identité de l’Église et sa cohabitation avec le judaïsme.

Il faut aller au-delà du strict enracinement dans les Ecritures, comme le rappelaient les notes  de mai 1985 : « l’intérêt pour le judaïsme dans l’enseignement catholique n’a pas seulement un fondement historique ou archéologique » en référence au discours du Pape Jean-Paul II du 6 mars 1982 : « le patrimoine commun entre l’Église et le Judaïsme est considérable….En faire l’inventaire en  lui-même, mais aussi en tenant compte de la foi et de la vie religieuse du peuple juif, telles qu’elles sont professées et vécues encore maintenant, peut aider à mieux comprendre certains aspects de la vie de l’Église. »[1] C’est aussi en « scrutant son propre mystère »[2] que l’Église découvre le judaïsme, il y a donc une dimension théologique interne nourrie par notre rapport au judaïsme.

[1]     Commission pour les Relations avec le Judaïsme, « Notes pour une correcte présentation des Juifs et du judaïsme dans la prédication et l’enseignement de l’Église catholique », §3
[2]     Nostra Aetate, §4

Une interaction dans la définition de nos identités.

Le rapport entre Ancien et Nouveau Testament est fondamental, car il définit l’Église naissante. Nous voyons bien comment le premier testament est maintenu contre vents et marées dans le corpus des Écrits Chrétiens. On voit bien à cet égard la différence avec l’Islam et le Coran. Il y a eu de la part des chrétiens une relecture et une interprétation différentes des Écritures mais pas une réécriture ni une modification de ces mêmes Écritures.

Comme le mentionnait la première phrase de Nostra Aetate §4   « scrutant son propre mystère » l’Église se découvre dans une relation à un autre. Le Christianisme ne peut pas se penser sans le Judaïsme. Tout comme l’Église naissante a intégré les premières Écritures, elle reconnaît aujourd’hui l’Israël vivant tel qu’il est et se définit, alors qu’elle a été, pendant des siècles, dans une attitude d’absorption voire de substitution. L’antagonisme de ces deux positions est très net dans les textes des Pères.

On voit mieux aujourd’hui avec un certain nombre d’études comment il y a eu une interaction d’affirmation identitaire des deux groupes religieux dans les premiers siècles avec ce que l’on a appelé « l’antijudaïsme d’identification ». Et inversement certains éléments de la tradition juive se sont affermis, posés en réaction au monde chrétien.

Le signe de l’Inaccompli.

Il y a eu un hiatus dans le scénario idéal de l’histoire du salut conçue selon une logique de déroulement chronologique cohérent : en effet certains Juifs ont décidé de rester Juifs ! Il y a donc eu un échec de l’accomplissement qui impliquait l’évangélisation de tout Israël. Israël se dilatant dans l’Église devait cesser d’exister en tant que tel.
Paul va essayer d’expliquer cette situation : « Car je ne veux pas, frères, vous laisser ignorer ce mystère, de peur que vous ne vous complaisiez en votre sagesse : une partie d’Israël s’est endurcie jusqu’à ce que soit entrée la totalité des païens… » (Rom 11,25)
Comme l’écrit Dominique Cerbelaud : « À suivre l’indication ici esquissée, on pourrait comprendre la permanence d’Israël comme un rappel providentiel de l’incomplétude de l’Église. Cette « altérité du dedans » oblige la conscience chrétienne à garder mémoire de « l’altérité du dehors », lui interdisant de se refermer sur elle-même dans l’illusion d’une eschatologie réalisée. »[1]

La continuité de l’existence du peuple juif est aussi pour l’Église le rappel et le signe qu’elle n’est pas le Royaume.
Si tout est accompli par le Christ à la croix, il demeure encore une part d’inaccompli.C’est le « déjà-là » et le « pas encore » du Royaume. La lecture des chapitres 9 à 11 de l’épitre aux Romains nous rappelle bien que l’accomplissement total est pour le futur, sans que nous en sachions l’heure ou les modalités. Ici encore pour citer le document de l’épiscopat français : « La permanence, comme en vis-à-vis, d’Israël et de l’Église, est le signe de l’inachèvement du dessein de Dieu. Le peuple juif et le peuple chrétien sont ainsi dans une situation de contestation réciproque ou, comme dit saint Paul, de « jalousie » en vue de l’unité (Rm 11, 14 ; cf. Dt 32, 21). »[2]

Ouvrir notre regard à cette altérité du judaïsme est aussi fondamental pour nous ouvrir à toute altérité, notamment interreligieuse. Il est frappant de découvrir dans le processus du Concile Vatican II comment ce fut le projet de parler du judaïsme qui a amené à faire une déclaration sur l’ensemble des religions.[3]

Il faut remarquer sur ce sujet, que la lecture typologique traditionnelle de l’Ancien Testament par rapport au Nouveau Testament éclaire cette perspective. Comme le disent les « Notes » de 85 : « La typologie signifie en outre la projection vers l’accomplissement du plan divin quand « Dieu sera tout en tous » (Ico 15,28). Ce fait vaut aussi pour l’Église qui, déjà réalisée dans le Christ, n’en attend pas moins sa perfection définitive comme Corps du Christ. »[4]

[1]     D. Cerbelaud, « le Regard de l’Église sur le Judaïsme comme clé de son dialogue avec les autres religions », Sens, n°197, 4-1995
[2]     Doc. Episcopat français 1973,
[3]     Cf G. Cottier, « Historique de la déclaration Nostra Aetate » in Vatican II, Les relations de l’Église avec les religions non chrétiennes, Unam Sanctam n° 61, Cerf, 1966
[4]     CRJ, « Notes…… » 1985, § 8

 

Une « même » attente

Nous avons eu tendance à oublier cette dimension eschatologique de l’Église, qui est une eschatologie en devenir. À force de parler en termes d’accomplissement, on a oublié cette tension vers l’avenir et la réalisation de la plénitude. « Or lorsque l’on considère l’avenir, le peuple de Dieu de l’ancienne et de la nouvelle Alliance tend  vers des buts analogues : la venue ou le retour du Messie – même si c’est à partir de deux points de vue différents. »[1]

Ainsi Juifs et Chrétiens se retrouvent dans une espérance commune.

[1]     CRJ, « Notes…. » 1985 § 10